Rendez-vous fut pris après le cours du vendredi après-midi, le plus dur à suivre. Les étudiants sont fatigués, énervés du week-end proche, et dès que le cours finit, c'est une ruée bruyante vers la porte, en langues diverses, de l'espagnol aux dialectes de Côte d'Ivoire, du chinois au russe.
J'ai pris un autre chemin que d'habitude, l'ai attendu un petit moment sous la bruine qui anéantit les brushings les plus sophistiqués et fait frisouiller les cheveux les plus sages ; un peu de folie et un air de fête quand on rentre chez soi. Son chapeau vert avec une plume m'a tout de suite plu, mais je n'étais pas là pour ça. On a parlé business et paraffine, et je suis repartie toute fière avec, dans un sac en plastique un peu sale, de vieux pots de confiture en verre, faits main, aux étiquettes évocatrices (Abricots 71, apparemment la dernière utilisation). De quoi m'amuser, et jouer à la bobo avec du raphia (remarque, avec un chat dans les parages, ça me semble un peu dangereux).
Mon chutney de tomates n'attendait que ça, conservé pour l'instant dans une boîte en plastique un peu moche. Des tomates, oui. Un plaisir de provincial, je crois, les dernières tomates, les tomates que l'on vend vertes parce qu'on n'est pas sûr de les voir bien murir. Achetées chez Monsieur Châtaigne.
Nul texte engagé ici. Je me bats constamment contre les discours pour le moins énervant du type : "la tomate en hiver, c'est le progrès" (mais pour qui?) "je ne peux pas me passer de tomates" (essaie le patch) "juste une tomate" ,"encore une tomate", "elles ont le même goût qu'en été" (ouvre tes papilles, mon chaton). Je n'ai besoin de convaincre personne, je crois. Ces tomates sous plastiques sont insipides et les conditions de travail des gens qui les ramassent sont ignobles, que ce soit en Espagne ou au Maroc.
Pour lutter contre ça, oui, je mange des tomates en presqu'hiver, un chutney des tomates vertes du marché. Cela dit, il y en a encore quelques unes, des rouges, chez mon maraîcher, mais ce sont les dernières, m'a-t-il dit, l'été indien n'étant pas étranger à l'affaire.

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Pour deux gros pots (750 gr). Faire revenir dans de l'huile d'olive deux-trois oignons (selon leur taille), un pouce de gingembre râpé, un kilo de tomates épépinées coupées en gros dés (je ne les monde pas, j'ai la flemme), trois clous de girofle. Ajouter deux à trois cuillères de vinaigre (de miel, pour moi, mais un vinaigre de vin rouge peut convenir), 2 càs de sucre, 2 càs de curry, une pincée de sel, quelques gouttes de Tabasco -à défaut de mieux. Laisser mijoter, ç a doit glouglouter mais pas trop fort. Un bruit très discret, c'est presque une infusion, cette recette. Certains ajoutent des pommes en morceaux ou des raisins secs, comme ça. C'est une bonne idée, mais j'aime bien aussi ce que j'ai fait.
Laisser cuire trois quart d'heure, en remuant de temps en temps, à feu moyen-doux. Rectifier l'assaisonnement à la fin de la cuisson, selon le résultat voulu : sucre / piment / sel / vinaigre.
Verser dans de jolis bocaux, couvrir d'une fine pellicule d'huile d'olive, laisser refroidir et garder au frais. Pas plus de trois semaines, je crois. Moins, pour les plus gourmands. Le chutney est meilleur lorsqu'il s'est bien reposé.

Je l'aime beaucoup juste froid sur un bol de riz très chaud, peut-être aussi avec un joli morceau de thon juste revenu à la poële, une volaille. Un ami des miens a essayé sur des choux à la noix de coco qui refroidissaient patiemment dans ma cuisine, m'a assuré que c'était délicieux, mais je ne le crois pas trop.
Sur les conseils de mon caviste (je suis bonne élève), on peut boire un Pinot noir d'Alsace. C'est mieux de savoir prononcer Ingersheim avant de le boire, et c'est encore mieux de savoir que c'est juste à côté de Colmar, dans cette ceinture de si jolis villages, que j'aime revoir à Noël.

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