Un peu épuisée, les joues rougies par l'effort d'un long travail enfin achevé. Retrouver les gestes d'ancêtres imaginés et aimés, cet arrière grand-père qui ne savait parler qu'alsacien, cet autre qui devait chanter le français comme son italien natal. Le dur labeur, les pâtes fraîches préparées au petit matin, ou la veille, pour être à temps sur l'étal.
Un après-midi pluvieux, dans une banlieue un peu quelconque, grise par la pluie et la nuit qui tombe si vite maintenant. Un chapiteau blanc, sans prétention, pas très avenant, un peu cheap même. Il n'y avait lorsque je suis arrivée que la fermière* de Bresse, une agronome reconvertie dans l'élevage si délicat des chapons et poulardes AOC (* et toute la noblesse que cela représente, pour moi). Ses gestes artisanaux, sûrs mais jamais identiques, pour emballer les poulardes, serrer  les fils de l'écrin de toile dans laquelle la volaille sera vendue. Un travail d'orfève, et, m'a-t-elle dit, les japonais rafolent de ces raffinements si français. J'ai promis d'aller à Bresse voir les concours de volailles.

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Des bières artisanales aussi, du Jura. Un vin bio, cépage Savagnin : retrouver le goût si particulier du vin jaune, qui s'accorde sans faille avec le comté (un vieux comté d'été de préférence).

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Des gestes d'antan, encore, un comté fabriqué dans les règles de l'art : bassine en cuivre aux bords galbés, instruments en bois et filet en tissu pour pêcher les grains. Des mains, des vraies. Les yeux émerveillés des enfants, qui boivent avec délectation le petit lait.

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Le petit lait a un goût de beurre, c'est drôle. Un peu moins bon que le vin jaune, quand même.
En rentrant frigorifiée, trempée, j'ai retrouvé la pâte qui séchait doucement. Celle que j'avais commencé à pétrir, le matin, en rentrant du marché, en écoutant à la radio une histoire d'école de musique bien loin, au Bénin. 1 oeuf pour 100 gr de farine, un trait de vinaigre, une pincée de sel. Pétrir, pétrir encore, jusqu'à obtenir une consistance bien souple, mais ferme quand même. Laisser reposer quelques heures sous un torchon, au frais (pas au réfrigérateur, non plus). Préparer des bredele, aller acheter des amandes et de la farine (encore). Cuire une poignée de châtaignes, les peler, les passer au moulin à légumes, grille fine -sur un air de Brassens, pour chanter et oublier un peu que c'est quand même pénible, de peler des châtaignes. Déjeuner frugalement.
Faire des pâtons (8 pour des "nouilles de 5 oeufs", dirait ma grand-mère). Etaler les pâtons au rouleau à pâtisserie (!) (tradition familiale, geste des ancêtres, gnagnagna) (et aussi, j'ai pas de machine à lasagnes). Sur une surface bien farinée, passer et repasser le rouleau sur la pâte, la tourner régulièrement d'un quart de tour. Elle doit être aussi fine que possible, presque transparentes. Sur un air de folk, pour se donner de l'entrain. Laisser sécher, protéger du chat.
En revenant, découper les pâtes : une des pâtes servira pour les lasagnes, les autres sont détaillées en nouilles (on roule, on coupe au couteau, on défait les nouilles à la main, on laisse sécher).

On arrive à l'essentiel. Au moment où le four commence à préchauffer à 190°c, ou j'invoque les esprits de Gracianne, de Marion et de Dorian, pour ce premier jour des lasagnes. Lasagne Day, si vous y tenez.

Lasagnes sans nom, lasagnes slow food & slow cookery

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Mettre les Lieder de Schubert (oui, encore, mais l'heure est grave). Faire revenir trois échalottes dans de l'huile d'olive, ajouter trois tranches de jambon cru finement détaillées, une bonne poignée de persil haché. Poivre. (et pas de sel, attention). Un demi-pot de ricotta. Une bonne poignée de cette farine de châtaigne maison. Emincer fin quelques tranches de Mozzarella de Bufflone fumée. Alterner : pâte à lasagne, appareil, mozzarella. Plusieurs fois. Saupoudrer de Pecorino sarde - celui qui est plus doux, dont la croûte est passée à l'huile d'olive. Il ira mieux, pour ce goût, qu'un parmesan. Cuire 35 minutes. Une salade, arrosée de vinaigre balsamique. France Musique.
Je n'ai pas mis de sauce pour couvrir le tout, mais la pâte maison supporte mieux d'être à l'air libre, à mon avis, qu'une pâte achetée.