Lundi – Concert en l'auguste cathédrale de Boulogne

La foule emmitouflée endimanchée affamée estomaquée de l'impertinence d'un Bis. Alors que le violoniste exécute la finale d'un concerto de Martinu, les hommes chuchotent, les femmes tripotent leurs sacs à main en cuir faux. Les mains se crispent au Ter, les premiers badauds joignent la lourde porte de la cathédrale glaciale. Saluts des artistes ignorés, qui méritaient peut-être un peu plus d'attention. La foule est un troupeau paisible salivant déjà à l'idée du festin. Champagne de pacotille dans des flûtes trop épaisses, viennoiseries beurrées goût cheddar, magnifiques brochettes imitation bambou aux crevettes excessivement roses, mousse de foie tartinée entre deux tranches de mie désespérement flasques et insipides. Ce sont les plantes vertes qui pâtiront de la ripaille : serviettes en papier et cure-dent, avec un peu de chance un dentier, seront trouvés le lendemain matin parmi les feuillages. Lesquels n'ont d'autre effet que de ralentir la marche décidée vers le buffet – les plus hardis n'hésitant pas à se glisser au travers des pots pour atteindre plus efficacement les assiettes en plastique. 

Arrive le moment exquis, discours des hobereaux. « On dit que la musique adoucit les moeurs : comme il faisait froid pendant le concert, j'espère que vous vous êtes réchauffés ». Applaudissements clairsemés. « Quand les mains sont pleines, les applaudissements sont mal aisés ». J'admire la sagesse provinciale.

(Sans blague, le concert était absolument délicieux et nous a permis de découvrir certaines pièces, de Josef Suk par exemple)

Mardi – Parenthèse enchantée à Paris

Dans le train, un garçon époussette consciencieusement ses cours à chaque bouchée du gâteau industriel emballé dans un papier métallisé. Impossible de continuer ma lecture de Jean-Jacques R. dans ces conditions. Silhouettes malingres des peupliers malades de gui.

Pâtes vivantes – pêche délicate, tout en admirant la dextérité de certaines -, bouillon qui fait pleurer (discrètement), assaisonnement craquant exquis, échanges délicieux-quoique-trop-brefs. Technique obsédante du façonnage des nouilles.

Munch. Munch qui n'a pas peint le Cri. Peinture aigre, grattée, griffée, souffrante. Portraits émaciés, reliefs magnifiques (je n'ai rien senti en feuilletant le catalogue de l'exposition incapable de transmettre toute l'énergie de l'artiste).

Mercredi – Promenades sans but

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Rigoles de pisse de chien sur les trottoirs en pente, inégalement couverts. Patchwork de bitumes, camaïeu de roses et de gris. Poste électrique défoncé rongé de rouilles, papiers échoués, cartons humides qui se délittent au fil du temps, bouteilles de bière au coin des rues, mégots alignés dans les aspérités. Les plates-bandes des tulipes aux croissances inégales, espace flou dans lequel virevolte un sac de plastique blanc – il s'attarde, semble butiner, puis reprend son envol au gré  de la brise, qui fait couler quelques larmes. Monde grouillant, migrations matinales et solitaires des travailleurs, pas un seul ne rit. La ville est une pente, il y a ceux qui montent, et ceux qui descendent. Les premiers sont penchés vers l'avant, transpirant sous l'effort, la respiration irrégulière découpant curieusement les conversations. Les seconds redressent le torse, fiers d'une progression sans entrave, silhouettes badines à la progression saugrenue, presque cavalière  l'inclinaison déforme la marche. 

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Jeudi – Slow fooderie au kilo

Cabillaud : 5 €  -  Homard de casier : 25 € - Crabes : 4,5 € - Araignée : 3 € - Bar sauvage : 12 € - Soles de 6 € (soles perdrix) à 14 € (pour les plus imposantes)

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Le convivium Slow Food de Boulogne sur mer

Vendredi – Raviolis inspirés par E. Briffard

(je prends quelques libertés avec la vraie vie, mais ces raviolis ont effectivement existé un vendredi, partagés en aimable compagnie.)

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Assiette de raviolis au citron confit servis dans leur bouillon de poulet, cèpes et huile de truffe, ciboulette ciselée.

C'est une recette du placard, à vrai dire. Pour 3 personnes, il suffit d'avoir à portée de main 4 oeufs, 400 gr de farine, un bouillon de poulet maison, deux lamelles de cèpes frais, de l'huile de truffe, trois branches de ciboulette, six oignons doux (les blancs d'Italie, sinon), un quart de citron confit, un pouce conséquent de gingembre. 

Il faut d'abord préparer une pâte à raviolis : un oeuf pour 100 gr de farine fine et un trait de vinaigre pour garder la couleur, la pâte doit être assez élastique, donc mieux vaut ajouter la farine au fur et à mesure. Il faut l'abaisser assez finement. Pendant qu'elle sèche sur un séchoir (par exemple celui que vous avez obtenu à Bra, à grand renfort de mouvements de bras signifiant la pâte qui sèche), étuver six oignons doux finement émincés, ajouter un quart de citron confit en lamelles. Laisser refroidir. Façonner avec cette farce les raviolis, la forme qui vous convient. Pour ceux-ci, j'ai utilisé la technique déjà évoquée là (clic) (une technique consiste à organiser un atelier pliage des plus hilarants, mais il faut pour cela avoir un petit frère sous la main). Faire chauffer doucement le bouillon de poulet. Râper le gingembre, ciseler la ciboulette, réhydrater les cèpes. Cuire les pâtes quelques minutes dans l'eau bouillante salée, servir chaud avec le bouillon, la ciboulette ciselée, les cèpes émincés, quelques gouttes d'huile de truffe et le gingembre.

Servir avec un Château-neuf du Pape.

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Nonobstant les apparences, aucun chat n'est caché sur cette photographie qui rend injustement compte de la délicatesse du plat. 

Samedi – Marché : catalogue non raisonnable

La terrine à la chicorée dans la boucherie chevaline a l'air d'avoir quelques adeptes (l'attente est longue). Plus loin, les meilleurs boudins blancs de France depuis quelques années (le charcutier étale fièrement ses prix) : ils sont irrésistibles. Pour les volailles et les lapins, il faut aller chez Michel : ils ne sont vidés qu'à la demande, et sont très bien élevés. Michel a aussi de délicieuses pommes de terre au goût du Nord (inoubliables), des oeufs dridri (les poules sont semi-sauvages et vivent dans les arbres), du fromage blanc très sec (pas très conventionnel), des carottes des sables qui n'ont rien à voir avec les carottes fadasses de supermarché. Pour les endives, c'est plutôt le Géant Vert qu'il faut aller saluer : ce sont les meilleures du marché, craquantes et fines, sans amertume aucune. Le Géant Vert, aux mains dantesques, est aussi producteur de salades aux parfums inoubliables, d'échalotes liliputiennes que l'on marine au vinaigre, de betteraves formidables (par contre, il oublie systématiquement de me mettre les feuilles de côté). Pour le cerfeuil et l'oseille, pour les premières tiges de rhubarbe, il faut aller voir le-Monsieur-près-de-la-rue-des-Pipots. Il vend trois fois rien, juste de quoi rire au marché avec son voisin, mais sa rhubarbe est meilleure que celle de Michel. Allez savoir pourquoi, une affaire de terroir sans doute.