13 juin 2011

La Maïeutique du Canard

L'étrange excitation du retour, l'euphorie de l'éprouvant entretien tout juste passé - la chemise blanche un peu froissée maintenant, et ce pantalon droit - chignon qui me donne le même air grave que les costumes trois pièces qui attendent le prochain TGV pour Lille. Une certaine tendresse pour cette gare du Nord, un peu prévisible (ça fait des années que mon Corail part du même quai, ou presque). (et, bonne nouvelle, il ne se trompe jamais de destination, ou presque). Les petits beurres machinalement grignotés en compagnie chère, le paysage fut totalement occulté. De toutes façons, il est plat, infiniment plat, rien à voir avec les rondeurs coquines de la Bourgogne aux mille villages-clochers, observateurs anonymes du Lyon-Paris.

Immuable Boulogne sur mer, la même mairie gravement rose, le dénuement non fardé dans les rues aux vitrines un peu tristes, magasins désuets déserts ou enseignes polyester, femmes grasses en robes fleur se reposant quelques instants sur les bancs mal peints de la place aux statues suant vert-de-gris. Clébards bâtards et gosses rieurs dans les mains des passants muets.

Un samedi matin, je leur ai fait la surprise - "Oh, vous êtes revenue". Sur la place du marché, il ne faudra plus chercher le Géant Vert, qui a pris sa retraite. Je ne suis même pas allée voir qui pouvait occuper son emplacement, qui pouvait -sacrilège- vendre des salades à la place des Salades (et, de toutes façons, plus personne ne m'aurait lancé une pomme prise au sommet de la pile, de ces pommes à la peau rugueuse, ocre et rouge, au goût désuet). Seconde déception, G. n'avait plus de boudin blanc (et pourtant, j'étais tombée du lit pour être certaine de faire mes provisions chéries). Comment dire ? Les boudins blancs de G. sont absolument parfaits, la peau qui éclate sous la dent, la texture onctueuse et parfumée, qui fait merveille avec de simples pommes de terre carottes très poivrées.

J'ai consolé mon chagrin en faisant mes provisions chez M.. Navets nouveaux minuscules et piquants, bottes de néo-échalotes, petit bouquet de fleurs des champs et une belle cane de Barbarie, à la tête sagement alignée le long du corps nu.

La belle a pris le train avec moi, soigneusement emballée, avec les navets, une botte d'estragon et quelques souvenirs indispensables d'un week-end opale. Il a fallu la vider.

Téléphone coincé entre l'épaule gauche et l'oreille (je tiens rarement longtemps), instructions paternelles suivies à la lettre. Couper le cou ne fut pas une si mince affaire - j'espérais la lame affutée d'une guillotine, mais j'ai dû m'y prendre à plusieurs fois. Il faut couper le plus proche possible du corps. Puis tourner la bête, et se préparer à plonger la main. La violence du geste, les intestins délicatement décollés, le coeur minuscule dans la main, le foie parfumé mis de côté, et la nécessité de tirer les tripes. Et pourtant, il m'a semblé, quelque part, respecter la bête, en comprenant jusqu'au fondement ce qu'être carnivore veut dire.

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Lorsque le four préchauffait à 140°C, j'ai longuement massé la bête à l'huile d'olive. Geste d'apaisement, peut-être. Salée, poivrée, et fourrée d'une branche entière de gingembre pelée très grossièrement hachée, d'une demi tête d'ail et de quelques oignons nouveaux ayant subi le même traitement.

La cane sera parfaite après 1h30 de cuisson à 140°C, puis 15 minutes d'attente four éteint.

La garniture fut l'objet d'un échange de mails passionnés. La cane nous a nourris trois fois. D'abord, avec une petite salade bien relevée de fèves (vinaigrée, avec une échalote nouvelle émincée). Puis avec du chutney de pommes maison. Enfin, avec une purée de pois cassés. Les fèves ont recueilli le plus de suffrages.

La cane fut aussi l'occasion de découvrir la dernière cuvée de Richaud. Le Terre d'Aigles 2010 est plus léger, tout aussi fruité et réjouissant que d'habitude. (Terre d'Aigles, puisque, un peu comme d'habitude, Marcel Richaud a eu des problèmes avec l'appellation Terre d'Aigues, qu'il n'a pu obtenir - "il le fait un peu exprès", dit mon caviste).

*** And, super briefly for J. : how to cook a duck

It's all about how to cook a duck (an organic one would be better, of course). While preheating the oven to 140°C, caress the duck with olive oil, then salt & pepper. Stuff the duck with a whole branch of ginger roughly chopped, half a head of peeled garlic & spring onions. Cook it for 1h30, then wait for 15 minuts, oven off. Serve with a salad of broad beans, home-made apple chuntey or mashed split peas.

Posté par Greshka à 22:12 - - Commentaires [18] - Permalien [#]
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Commentaires sur La Maïeutique du Canard

    Tu es vraiment allee au fond des choses

    J'aime bien les billets ferroviaires (tu t'en doutes), le regard attendri sur les passants, les pommes a la peau rugueuse et les bestioles bien massees.

    Et j'aimerais bien voir quelle tete tu as en tailleur noir et chignon.

    Posté par gracianne, 14 juin 2011 à 13:09 | | Répondre
  • Jusqu'au larynx

    Le marché de Boulogne sur mer te plairait trop. (parce que les petits vieux ont des joues roses et les mains aussi rugueuses que leurs pommes)

    Tu verras l'an prochain... (haha)

    Posté par Camille, 14 juin 2011 à 16:59 | | Répondre
  • ... comment dire? c'est une impression parfaite. toute cette délicatesse dans la préparation, le massage apaisant, la salade de fèves, les petits oignons nouveaux. tout avait l'air parfait, oui!

    Posté par mlle chéchée, 14 juin 2011 à 17:37 | | Répondre
  • Bravo, c'est courageux. Je suis d'accord avec toi quand on mange de la viande, on doit assumer et se confronter avec la réalité des tripes et des entrailles. Et il vaut mieux avoir un poulet à vider qu'un bœuf .Cependant, pour ma part, une fois que j'ai sorti l'intérieur, je suis tellement remuée que je deviens incapable de discerner le foie du cœur et du reste.Et étrangement, mon pire souvenir en la matière reste le dépiotage de poulpe. Une poche d'encre crevée et des vraies questions sur l'anatomie du monstre des mers. A part ça, ta cane est joliment dorée, ça me fait drôlement envie

    Posté par marion, 15 juin 2011 à 07:27 | | Répondre
  • Recettes, épices et terroir

    Bonjour,
    Bravo pour votre blog et vos recettes. Je viens de trouver un autre site culinaire remarquable : de belles recettes de terroir classées par catégories d’aliments mais aussi un grand tableau très complet indiquant le mariage adéquat des aliments avec les épices et aromates. Voici le lien :
    http://spe.culinaires.free.fr/
    René

    Posté par René, 15 juin 2011 à 10:47 | | Répondre
  • Mlle Chéchée, je pense toujours à toi quand je fais une salade de fèves, ce sont les sobas aux fèves de la boîte à sardines qui m'ont décidée à les servir froides.

    Marion, je n'ai pas encore essayé le poulpe (ni le boeuf, d'ailleurs, je n'ose pas imaginer la bête). Je crois qu'on peut le demander déjà vidé. Pour l'intérieur, je classe les organes en trois catégories : délicieux juste grillé // pour le museau du chat // immangeable.

    Posté par Camille, 16 juin 2011 à 14:01 | | Répondre
  • Au premier abord j'ai vu une belle élégante en tailleur noir (pourquoi noir je ne sais pas) grimpant dans le corail une cane de barbarie cachée dans son cartable... On lit toujours trop vite. L'image était séduisante. Qu'importe! La cane fut bien traitée.

    Posté par Cuisine Frambois, 16 juin 2011 à 15:44 | | Répondre
  • Cuisine Framboise, la cane ne rentrait pas dans mon cartable (surtout avec les navets) (cela dit, l'image des fanes sortant d'un cartable en cuir me séduit terriblement)

    Posté par Camille, 20 juin 2011 à 23:54 | | Répondre
  • Très chouette billet, et très chouette titre ! (tu as vu la qualité littéraire du commentaire ?)
    Je crois que ma préférence serait aussi allée vers la salade de fèves.

    Posté par Mingou, 28 juin 2011 à 09:50 | | Répondre
  • Mingou, tu sais qu'avant de cuisiner le canard, je me suis demandé si tu n'avais pas une recette de canard laqué sous le coude ?

    Posté par Camille, 29 juin 2011 à 19:07 | | Répondre
  • Moi non, mais papa M. oui.

    Posté par Mingou, 01 juillet 2011 à 18:23 | | Répondre
  • Mingou, je l'aurais parié -il faudra que tu nous racontes la recette avec lui (j'ai un souvenir ému de ce mini film sur les brioches vapeur que tu avais fait du temps de la bouche pleine)

    Posté par Camille, 01 juillet 2011 à 18:26 | | Répondre
  • Tu sais qu'à un moment donné, il faut souffler dans un orifice pour décoller la peau du canard ? Je n'oserai jamais filmer ça

    Posté par Mingou, 02 juillet 2011 à 01:56 | | Répondre
  • Mingou, j'ai lu ça, oui. euh. En même temps, quand on vide un canard, on assume déjà une certaine "proximité" avec la bête.

    Posté par Camille, 02 juillet 2011 à 12:31 | | Répondre
  • très jolies photos

    Posté par KiKi, 03 juillet 2011 à 19:34 | | Répondre
  • Kiki, merci !

    Posté par Camille, 06 juillet 2011 à 12:42 | | Répondre
  • Moi aussi j'étais en train d'imaginer ta cane et tes navets dans ton cartable très joli billet en tout cas ...

    Posté par bergeou, 11 juillet 2011 à 17:40 | | Répondre
  • Bergeou, non, non, ça ne rentrait pas dans le cartable

    Posté par Camille, 14 juillet 2011 à 11:37 | | Répondre
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