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Avant d’adopter le visage morne des jeunes cadres collés à la vitre du métro ligne 13 et pour mesurer ce que j’appelle pompeusement ma « vocation à servir le bien commun », j’ai vécu une expérience radicalement différente de mon quotidien. Envoyée au fin fond de la montagne thaïlandaise, dans un pensionnat accueillant les enfants de villages très isolés scolarisés a Ponoïpou (prononcer Po nou aïe pou), j’ai été grande sœur - ce qui n'est pas une mince affaire, ils étaient 38 enfants de 8 à 18 ans. 

Ponoïpou est un village principalement habité par les karens, minorité ethnique vivant en Thaïlande et en Birmanie où ils sont régulièrement persécutés. Le village est entouré de rizières, principale source de revenu et d'autosubsistance des habitants. Celles-ci s'étalent en terrasse, au creux de petites montagnes joliment vallonnées et que surplombe l'or du temple bouddhiste.

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Au pensionnat, des enfants adorables, même pas effarouchés par la kolawa (étrangère). Ils étaient suffisamment curieux pour saisir les avant-bras et observer de plus près la peau toute blanche et le duvet, pour tirer les cheveux (blonds) et caresser les sourcils. Ils ont bien compris que ces kolawas étaient un peu différents, incapables de manger du riz au piment au petit-déjeuner, de dévaler sous la pluie les pentes de terre argileuse sans se casser la figure, de ne pas partir en courant devant un lézard un peu imposant. (Leur grand jeu consistant d'ailleurs à m'envoyer lézards et sauterelles à la figure). (voire scorpions et petits serpents mais c’est une autre histoire).

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Pendant la journée, j'enseignais l'anglais à l'école du village, 12 heures de cours pour des classes de niveau 8ème, 7ème, 6ème. En classe, c'est une autre affaire, et d’agneaux les charmants se transformaient en petits démons. Si certains ont choisi de venir étudier, d'autres s'ennuient profondément et ne laissent pas de le faire savoir, qui en dessinant des monstres dans son cahier d'anglais, qui en jouant à la corde à sauter au fond de la classe! La pédagogie thaï est très différente de la nôtre, les enfants apprennent en répétant a tue-tête ce que dit le professeur. A moi de faire très attention, car les erreurs de prononciations arrivent fréquemment. Eleven devient Elewen, fish devient sisse, cricket devient crewette. Et mes consignes étaient systématiquement répétées : please be quiet, please write, please be quiet... (et malgré tout cela, nous avons beaucoup ri et dessiné, joué de petits sketchs chez le dentiste et mimé le touriste égaré pour apprendre à donner un chemin, miaulé pour apprendre "a cat", zozoté pendant des heures pour prononcer "the", et chanté Singing in the rain en dansant dans la classe avec nos parapluies ). 

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Partager leur vie a également consisté à être karen (d’adoption). 

Un de mes premiers week-ends fut ainsi dédié à l'activité phare de la saison des pluies : planter du riz. Je n'étais pas peu fière de me faire expliquer par une vieille dame les gestes essentiels : saisir quelques plants de riz, planter l'index dans la terre meuble et y glisser les plants rapidment. Tout cela mollets immergés et sous la menace permanente des sangsues et autres bêtes que j'ai préféré éviter d'identifier. 

Lors de la fête des mères, j'ai été Maman de substitution. A l'école, comme les Momos en tcheka (chemise traditionnelle), j'ai reçu des fleurs blanches et partagé mon assiette avec 'mes' enfants (ce qui n'était pas une mince affaire, il m'a fallu tenter de manger élégamment des nouilles à la petite cuillère, accroupie sur une natte - inutile de préciser que, eh bien, j'ai tenté de masquer tant bien que mal les reliefs de la nourriture ayant malencontreusement échappé à son destin). 

Le village m’a également, progressivement, adoptée. Le trajet de retour de l'école, qui me prenait au tout début de mon séjour une dizaine de minutes, s’est allongé de jour en jour. Je m'arrêtais pour saluer chacun, et si la conversation restait sommaire en karen ('ni la gué' : bonne après-midi, 'ome willi' : j'ai fini de manger - manière la plus fréquente de prendre des nouvelles) les liens se nouaient. J'ai ainsi été invitée à manger un bol de tapioca sucré dans une famille qui a déroulé une natte spécialement pour moi sur le sol de bambou - dans un coin de la pièce à vivre, des sacs estampillés 'aide alimentaire d'urgence' m'ont noué la gorge. Dans une autre maison, une vieille dame à la jambe paralysée m'a empoigné les mains pour se faire masser le mollet inerte. Je suis bien entendu fière et émue d'une telle confiance.

Ces bonheurs ont (presque) totalement occulté les conditions matérielles plutôt difficiles. Ainsi, si j’ai constamment frémi à l'idée de rencontrer des monstres, j'ai également appris à distinguer les animaux vraiment dangereux (cobra, serpents vert fluo, scolopendres à la morsure douloureuse) des animaux quasiment domestiques tant ils sont inoffensifs : mygales, scorpions, serpents dit de jardins, blattes aux proportions démesurées. J’ai oublié les douches à l’eau froide boueuse, les réveils à 4 heures, les impatiences que l’on peut avoir lorsque 38 enfants vous entourent constamment, les maladies diverses et la pluie constante. Ainsi que les bagarres permanentes avec la gibonne pour qu’elle ne jette pas le chaton du premier étage.

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Surtout, le seul impératif a consisté à prendre son temps et à vivre paisiblement. Une vraie leçon de vie. 

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(je n'ai pas voulu étaler toutes mes photos d'enfants-aux-grands-yeux-noirs